Éric David, par Daniel Dormoy

Au-delà du Collègue éminent et du complice de ce que j’appellerai les « années classiques » du Concours, pour moi et pour mes enfants, Éric faisait partie de notre famille, il était chez lui chez nous (et réciproquement) où il venait à chaque fois qu’il avait un cours ou une conférence à donner comme professeur invité dans mon université (et il l’a été plusieurs fois), ou à l’occasion des quatre sessions du Concours dont j’ai été l’organisateur, ou pour la préparation de celles que j’ai supervisées en tant que premier président du RFDI, de 2003 à 2007, ou simplement comme ami à l’occasion de déplacements professionnels ou privés. Sans oublier, entre autres, ce beau voyage en 2004 pour un colloque à l’Université de Kazan dans le Tatarstan où nous avons ensemble traversé à pied la Volga qui était gelée… avant d’aller à Moscou sur la place rouge.

Quand il ne venait pas à Paris, il était présent par la magie de la visioconférence qui a permis pendant des années à mes étudiants de master et à moi-même de suivre à distance le cours d’introduction au droit international humanitaire qu’il donnait à l’ULB. Projection du terrible documentaire sur le massacre de My Lay pendant la guerre du Vietnam, puis principes de structure et principes de substance suivant le plan de son cours.

Il croyait en la force du droit comme l’illustre son dernier et magistral ouvrage sur Nuremberg1 . C’était un militant du droit international et s’il tenait comme il aimait à le dire à sa belgitude c’était aussi un défenseur de la langue française dont il considérait, je cite son allocution lors de la remise du prix Edouard Bonnefous au RFDI, qu’elle est « un moteur de formation didactique et intellectuelle ». Aussi voyait-t-il le Concours Charles-Rousseau, comme un « formidable outil de formation pédagogique au droit international et un outil de diffusion du français » .

C’est Éric qui me fit connaître le Concours Rousseau en me demandant de participer au jury de la finale du Concours qui en 1996 se déroulait à Bruxelles. L’année suivante, en 1997 j’organisais pour la première fois le Concours à Paris où celui-ci prit une nouvelle dimension en s’ouvrant plus largement que par le passé sur le monde francophone. Cette nouvelle dimension, l’augmentation du nombre des équipes participantes, nécessitait des efforts de financement et d’organisation. À cet égard nous avons eu le soutien de l’OIF et la chance lors de la remise des diplômes du Concours 1997, de bénéficier de la présence de Boutros Boutros-Ghali que nous avions rencontré Éric David, Daniel Turp et moi-même. Et Éric bien sûr a fait partie de cette bande de « complices » évoquée sur le site du RFDI qui se sont réunis en 2003 au siège de l’OIF pour créer, à mon initiative, le RFDI comme organe de « parrainage et d’encadrement juridique » du Concours et qui a permis depuis d’assurer sa pérennité.

Quand je pense à nouveau à la période que j’ai appelée « classique » du Concours et à ce qu’Éric a transmis à des générations d’étudiants, en dehors de son humour malicieux et de sa virtuosité à danser des claquettes lors des banquets de clôture du Concours ou dans d’autres occasions comme pour l’anniversaire de Daniel au Québec en 2005, c’est la conviction de « l’importance du droit pour la paix, la liberté et les droits fondamentaux », d’où la nécessité du combat pour sa connaissance, sa promotion et son effectivité d’autant plus essentiel que son application spontanée n’est pas acquise en droit international et en particulier en droit international humanitaire.

Dans son allocution déjà évoquée devant le Président Gilbert Guillaume et dans la conclusion de son ouvrage sur Nuremberg, il a comparé ce combat à celui du vieux passeur d’eau dans le poème du grand poète Belge, Émile Verhaeren, passeur d’eau tenace et qui malgré son échec à franchir la rivière « garda tout de même, pour Dieu sait quand, le roseau vert, entre ses dents ». Ce roseau vert dont on peut penser qu’il symbolise l’espoir d’un monde meilleur et la ténacité du vieux passeur qui symbolise le combat pour l’atteindre, renvoie aussi peut-être à l’idée qu’un autre monde existe dans lequel Éric est passé dans lequel je passerai à mon tour et où nous vivrons à nouveau de grands moments comme ceux que l’on a partagés ici-bas.

1 Nuremberg : droit de la force et force du droit, Ed. Racine, Bruxelles, 2023, 664 pages.